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(Contre)


LA VILLE HOSTILE






Sécurisation de l'espace public : comment l'aménagement de nos villes pensé pour anticiper un risque potentiel transforme notre quotidien ?




Les barrières, dispositifs anti personnes sans-abri, bornes en béton ou pierres qui fleurissent dans nos villes sont la manifestation physique de nos peurs. La peur des marginaux, la peur d'attaques et d'agressions éventuelles. Il faut sécuriser contre les groupes qui sont potentiellement des menaces : ceux aux ressources limitées ou extrémistes en tous genre.

︎ Pigeon-chiq-wear, une collection inspirée des dispositifs urbains anti-pigeons présentée à Milan en 2014. Source


D’un côté, depuis l'augmentation de près du double de personnes sans-abri en dix ans, chaque bout de terrain est susceptible de devenir un refuge pour la nuit. Et les migrations de populations ne cesseront d'augmenter pour des raisons politiques et environnementales.
De l’autre, depuis l'attaque de Nice, chaque voiture est une arme potentielle, chaque conducteur un potentiel terroriste. Tout espace public est pensé comme pouvant être attaqué et la ville devient un véritable terrain de bataille. La militarisation de l'espace public n'est pas nouvelle, mais les attaques terroristes en Occident participent au renouveau de la sécurisation de nos villes déjà initiée avec l'augmentation des sans domicile fixe.

Nous acceptons de céder une partie de notre liberté, sous couvert d'une sécurité totale qui n'existe pas, en prévention de menaces hypothétiques. Le combat ne s’apréhende plus en fortifiant nos villes contre l'extérieur puisque les menaces sont à l'intérieur. Nous sécurisons, nous repoussons ceux qui gênent, nous créons une ville hostile.



‘If every space is susceptible to attack and every person a potential attacker, then the only recourse is to watch everyone and fortify everyplace.

(…)

It feels — more and more — like the battle for freedom is being lost.’


— Michael Sorkin, Indefensible Space




Le sociologue Henri Lefebvre est l'un des premiers à avoir parlé d'un ‘droit à la ville’, titre du livre qu'il publie en mars 1968 en réaction à l'urbanisme fonctionnaliste. Il interroge la ville métallique, réduite à un simple produit. Lefebvre dénonce la ville au service du rendement. Quatre décennies plus tard le philosophe David Harvey développe cette notion qui ne peut se réduire à un droit d'accès individuel aux ressources urbaines, mais plutôt à ‘un droit de changer la ville de façon à la rendre plus conforme à notre désir le plus cher’. Il développe une idée d'échange, de communication avec l'urbain, de désirabilité, ainsi que la possibilité pour l’habitant d’influer sur son cadre de vie.

Or, si l'on réduit le droit à la ville à l'espace public, plusieurs enjeux contemporains se dessinent. Offrir à chacun une place dans l'espace public signifie qu'il faut accueillir le citoyen, l'acheteur, le vendeur, le propriétaire, la personne sans abri, la femme, l'enfant, le touriste, etc.

Même s'il se veut universel, ce droit n'équivaut pas à dire que nous sommes tous égaux vis-à-vis de l'espace public, à la fois par nos différences de vulnérabilité mais aussi par nos pouvoirs inégaux.

Pourtant, les uns ont peur, protégeons-les.
Les autres dérangent, cachons-les.
De quelle ville voulons-nous?





ÉGALITÉ DANS L’ESPACE PUBLIC

— LA VICTOIRE ANNONCÉE DU PRIVÉ


Avec son livre intitulé ‘Defensible space : People and Design in the Violent City’ (1972), l'architecte Oscar Newman est devenu l'un des pionniers d'un urbanisme bouclier, d'un espace défendable contre le vandalisme et les délinquances dans le monde anglo-saxon. En étudiant le quartier sensible des logements Pruitt-Igoe à St Louis, dans le Missouri, sous un angle comportemental, il se rend compte que le taux de crime le plus faible se trouve dans le quartier où les limites de propriété sont bien définies, où les habitants ont un sens de la propriété, puisqu'ils ont tout intérêt à la défendre. Une théorie qui servira le néo-libéralisme et qui, au lieu de chercher les causes des délinquances, cherchera à les minimiser via une gestion de l'espace public ou semi-privé.

Ces concepts sont importés par Alice Coleman en Angleterre, qui développera le Crime Prevention Through Environmental Design (CPTED). Chaque année plusieurs millions d'euros sont investis dans cette lutte urbaine. En France le terme utilisé est ‘architecture de prévention situationnelle’, c'est-à-dire l'aménagement de l'espace pour anticiper les délinquances et maintenir l'ordre. Si la notion d'espace public implique celle d'espace privé, alors l'espace défendable s'oppose à l'espace délinquant, criminogène.

Avec une certaine idée d’hygiénisme, on cherche à agir sur les conséquences urbaine plutôt que sur les causes sociétales, à utiliser l'architecture comme solution à un problème qui semble pourtant découler de rapports sociaux de domination beaucoup plus profonds. Citons par exemple la Loi Pasqua de 1995, du nom de celui qui défendra le droit à la sécurité comme droit fondamental et qui associe sécurité publique et problèmes d'urbanisme. 

Longtemps minimisés ou accaparés par l'automobile, les espaces publics redeviennent pourtant aujourd'hui une valeur ajoutée, une qualité urbaine. S'ils se multiplient, la limite entre espace public et privé s'amincit. Les acteurs privés en financent certains, ou les gèrent au profit de la consommation. Une ambiguïté s'opère. En Angleterre et aux État-Unis un nom définit ces nouveaux espaces équivoques qui se multiplient : les Privately Owned Public Spaces ou POPS. Les POPS permettent aux mairies de se décharger de leur obligation d’aménagement grâce à une gestion privée, par des financements privés.



︎ Controversé en premier lieu pour des raisons environnementales, le projet Europacity s’inscrit dans une tendance bien actuelle de méga-opération 100% privée soutenue par les pouvoirs publics locaux. Tout ici est pensé comme un simulacre urbain — type village rassurant — au service du commerce et des loisirs payants, le tout dans un écosystème fermé, sécurisé et contrôlé. Lire à ce sujet notre article publié dans l’édition précédente sur le commerce hors des villes.


Cependant les lois qui régissent ces espaces ne sont pas transparentes et ne sont parfois découvertes par l'usager — souvent celui qui est non désiré —que lorsqu'elles sont transgressées. Les POPS sont par exemple des quartiers financiers, des centres commerciaux ou de conférences, des hubs de transports et ils imposent chacun leur propre règlement. Quand bien même ils subsistent, les espaces publics et les services qui leur sont attachés tendent à glisser vers une relative privatisation, voire sont envahis d’opération promotionnelles et de publicité, bientôt autorisé à même le sol.

L’on assiste donc un recul contradictoire de la notion classique d’espace public alors que la demande et la valorisation de ces espaces n’ont jamais été aussi fortes.

Pour modéliser cette vision de la cité aux mains du privé, des étudiants du Strelka Institute de Moscou ont proposé l'année dernière un projet baptisé Google Urbanism : un espace public qui serait financé par Alphabet grâce à la collection des données de ses utilisateurs. Basé sur l'idée qu'aujourd'hui la plupart de ce qui est gratuit se finance via la récupération de nos données — notre data, via les réseaux et les interfaces —, ce concept fait se rencontrer une certaine acceptation de l’intrusion dans la vie privée avec des solutions salvatrices pour les villes face à des coûts de moins en moins supportables.

Mais soyons bien conscients que la privatisation de la ville est, pour certains, un réel combat pour un idéal sociétal. Patrick Schumacher, unique partner de l’agence d’architecture Zaha Hadid en est un chantre. Il propose de résoudre la crise immobilière londonienne en huit points : réguler les promoteurs, abolir toutes règlementations d'usage de la ville, supprimer les lois en faveur de la protections de l'environnement, supprimer les standardisations de logement au profit du marché, abolir les logements sociaux, abolir les aides aux logements, supprimer toutes formes de régulation de loyer, privatiser toutes les rues, espaces publics et parcs.
Le contenu de ce discours radical, prononcé au World Architecture Festival de Berlin ­pour lequel il a été attaqué en justice par la famille de Zaha Hadid,­ s'est matérialisé cette année avec le projet Free Private Cities, qui, même s'il reste nébuleux, à de quoi faire frémir :



︎ Plus fort que les fameuses gated communities qui ont pour but de créer des quartiers ultra-sécurisés et ultra-fermés pour les riches, la Free Private City propose de créer un micro-État urbain libre, mais payant et charté. L’idée est ici de transformer la notion classique de fabrique de la ville par un produit ex-nihilo réputé indépendant et a priori équilibré. Toute notion sociale est évidemment absente de ce type de projet mégalo et profondément libéral.



MOBILIER URBAIN & URBANISME DISSUASIFS

— LES INDÉSIRÉS


Il est vrai, l'espace public attire les figures de l’errance, devenant maison le temps d'une nuit, lieu de gain de vie via la mendicité, lieu de réunion. La dissuasion — semble-t-il  désormais nécessaire — d'installation de ces populations errantes passe par des dispositifs physiques, appelés élégamment Mobiliers Urbains Dissuasifs ou MUD. Le mobilier urbain — qui entretenait déjà une relation étroite avec la publicité et la lutte contre les petites incivilités  — devient un participant très visible de la défense de la ville. Ce que Foucault appelait biopolitique , à savoir le contrôle de l'État sur nos corps, ne s'applique plus qu'à l'architecture et à l'urbain mais désormais aussi au mobilier.


︎ Dispositifs, une série de photographies de Sandrine Marc. Voir également la projection-débat Paysages de l’inhospitalité à la Cité de l’architecture à Paris.


Les grillages, les bancs avec accoudoir au milieu ou devenus sièges individuels avec le temps lorsqu'ils ne se transforment pas en barres de métal inconfortables, les piques, installées sous les fenêtres des magasins, dans les coins de rue, ou encore cachées dans les fleurs en bas de nos immeubles, les galets ronds au milieu des parterres de fleurs en bas des immeuble, les immenses pierres, plus radicales, sous le métro ou sous les ponts, les cactus. Derrière chacun de ces dispositifs se cache un décideur, un designer, un artiste, un architecte, un élu local, cherchant à la fois à rendre l'usage visé inconfortable mais aussi à combler, voire à ornementer — avec plus ou moins de succès — un espace laissé vide.



︎ 25.12.2014, France info : ‘la mairie d’Angoulême grillage 9 bancs publics pour déloger les SDF’.
La brève a inspiré ces treize cases géniales et grinçantes à la dessinatrice de BD Anouk Ricard pour une émission d’ARTE.



Le sentiment d’insécurité fait vendre et le mobilier urbain coûte cher. Les catalogues envoyés au collectivités regorgent de solutions pour éviter le squat, les prix pour de tels équipements allant de 50 à 1000€ pièce. Les lignes budgétaires qui financent ces dispositifs ridiculement coûteux ne pourraient-ils pas être utilisés à l'amélioration des conditions de vie des personnes ciblées ? Rappelons également que le mobilier urbain défensif, en plus d’être partiellement inefficace, crée toute une panoplie de désagréments d’accessibilité pour les citoyens lambda, à commencer par les personnes ayant un handicap.

︎ Des assises individuelles déssinées par André Motte dans le métro parisien, ici à la station Corentin Celton à Issy-les-Moulineaux. Source


L'illustration la plus évidente de l'évolution du mobilier urbain est le banc du métro parisien. À son ouverture, des bancs simples en osier ornaient les quais. Puis sont arrivés les bancs fixes, remplacés dans les années 70 par les sièges de Joseph-André Motte, ces mythiques sièges jaunes qui font place à l'individualité de chacun. Il dira d'ailleurs à propos de son utilisateur :


‘C’est un individu. Il a sa richesse : il lui faut un siège à lui tout seul.

(...)

Deux hommes ne se ressemblent pas. Donc, le siège unique. On ne peut plus faire asseoir les gens sur des banquettes de bois. De plus, il fallait répondre au problème des clochards dans le métro. Les bancs en bois leur suffisaient, les malheureux.’




︎ La citation et les photos du métro parisien ci-dessus proviennent de la très intéressante page du projet NO LIXO, consultable ici.


Les innovations ne manquent pas pour perturber notre corps, ainsi les assis-debout obligent à ne se reposer qu'un instant. Le flâneur n'est plus. Le seul mouvement autorisé dans la ville est celui de celui qui contribue à la société au sens capitaliste, celui qui va de chez lui au travail, du travail au lieu de consommation. Récemment, ce ne sont plus seulement les personnes sans-abris qui sont chassées du métro, mais aussi les utilisateurs de crack.

Notons enfin les dispositifs automatiques, informatiques et mécaniques tels que les lumières bleues près des parkings qui font disparaître les veines de l’injecteur, les douches et lumières automatiques, les lumières roses qui accentuent les traits, la musique forte ou les ultrasons, les caméras de surveillance faisant une nous une ‘société de surveillance’ comme disait Deleuze, complétés par les dispositifs humains des forces de l'ordre, armés en pleine ville, ou plus discrets et payés par des compagnies privées. Le mobilier urbain agressif, la sécurisation accrue nous rappellent nos différences et nos peurs plutôt que d'apporter un sens de communauté et de vivre ensemble.




MILITARISATION DE L'ESPACE PUBLIC

— LA LUTTE ANTI-TERRORISME


Contre les attaques terroristes, les fouilles se multiplient à l'entrée des magasins et dans la rue les Sentinelles armés veillent. Le plan vigipirate développé à la suite des attentats du 11 septembre est obsolète, désormais les attaques à la voiture/camion bélier sont la nouvelle menace. Contrés par les bornes en béton ou en pierre, la piétonnisation des grandes artères touristiques, la menace terroriste a transformé l'environnement urbain. L'état de contrôle, nous protège. La peur est un outil simple et efficace, les résultats aux dernières campagnes électorales le prouvent. Les moyens déployés contre le terrorisme sont statistiquement irrationnels : vous avez plus de chance de mourir percuté en faisant du vélo par une mauvaise gestion de la route (ou même en changeant une ampoule !), que par l'attaque d'un camion. La sécurité ou l'impression de sécurisé se mélangent tout comme urbanisme et mesures de défense de la ville. Les dispositifs mis en place contre les attaques à la voiture bélier ne sont pas tous esthétiques, au contraire. Lorsqu'ils sont visibles c'est dans un but double : rassurer le passant et dissuader l'attaquant. Les lois anti-terrorisme s'étendent parfois, certaines manifestations sont interdites sous couvert de la protection ou de danger, ce qui arrange certains.

Pour comprendre l'évolution de l'espace public face à la menace terroriste, prenons deux exemples contemporains en France. Le premier : la récente sécurisation de la tour Eiffel à Paris, le second la sécurisation de la Promenade des Anglais à Nice.

Une liste des sites à risque est dressée. Dans la capitale, la Tour Eiffel en fait partie. La construction d'un mur de verre, débutée le 18 septembre 2017 sera terminée d'ici mai 2018 pour ‘sécuriser’ l'un des lieu les plus visités de France sur une demande de la Préfecture de police, à la place des grilles en place depuis l'Euro 2016. Barricader sur le long terme face à une menace critique et pérenne selon les politiques, mais qui au regard de notre Histoire ne l'est peut-être pas tant. L'architecte de cette sécurisation, l'autrichien Dietmar Feichtinger dit vouloir ‘allier esthétisme et sécurité’, non sans rappeler Walter Benjamin. Le mur anti-balle de trois mètres de haut sera donc en verre ‘extra-clair’ pour être le moins visible possible. Coût de cette folie : 20 millions d'euros, tout de même.



︎ Vue d’artiste du ‘mur autour de la tour Eiffel’, avec les bornes anti-franchissement anti-stationnement au premier plan. Image Dietmar Feichtinger Architectes


Face aux critiques, Jean François Martins, adjoint à l'urbanisme de la mairie de Paris se défend d'une ‘bunkérisation’ de la ville, expliquant qu'il existe déjà un système de périmètre de sécurité autour de la ville. Il souhaite ’inscrire dans le temps’ ce contrôle, de façon physique ‘plus esthétiques que ces barrières qui sont moches aujourd'hui’, qu'il appelle des solutions ‘bâtimentaires’. Le principal souci de cette esthétisation de la sécurité est que nous nous habituons à vivre dans un état d'urgence permanent, sans le questionner. Le mur n'est pas la protection ultime. Quid des mouvements de paniques au sein de cette enceinte ? Quid du lancer de coktail molotv par-dessus cette barrière ? Arriverons-nous un jour à proposer une tour Eiffel sous cloche, à la manière de Bukminster Fuller ?

À Nice, la Promenade des Anglais bascule dans le tout-sécurité après l'attaque du 14 Juillet 2016. En 2009 un concours d'idées pour réaménager la promenade avait été lancé réunissant des architectes prestigieux tels que Rudy Ricciotti ou Zaha Hadid, pour finalement être abandonné au profit d'un projet combinant plusieurs de leurs propositions. En 2016, il ne s'agit plus seulement d'embellir mais aussi de sécuriser. Des filins anti-intrusion, câbles en acier de 22mm de diamètre, supportés par des plots intermédiaires, fondés dans des massifs en béton qui résistent à des poids lourds on été installés sur trois kilomètres de long. Certaines bornes sont fixes, d'autres rétractables, surveillées et connectées avec un système de vidéo. Le coût s'élève à 9,8 millions d'euros pour la portion Ponchettes-Gambetta. En tout, ce sont 20 millions d'euros qui seront investis.


︎ Promenade des Anglais, Nice. Photos de Ella Borhaven.


La promenade aurait pu être réaménagée pour les véhicules motorisées, dans le cadre d’un plan de circulation plus large. Elle aurait aussi pu être entièrement laissée aux piétons, cyclistes et aux transports au commun. On a préféré installer ici une armée de plots en béton, non pas dans un objectif d’aménagement raisonné de la ville mais au seul service de la protection des personnes.


‘L’initiative, c’est de faire en sorte que les villes constituent un pôle de résistance par rapport au terrorisme.

(...)

Nous savons que les unes et les autres peuvent devenir des cibles.’


— Gérard Collomb, Ministre de l’Intérieur, lors de sa visite à Nice en septembre 2017 pour soutenir l’action de Christian Estrosi.


Le maire de Nice, Christian Estrosi, souhaitait par ailleurs aller bien plus loin avec un droit à l'expérimentation à la reconnaissance faciale, déjà en vigueur à Nice. La Commission européenne a depuis approuvé un projet d'union de la sécurité en annonçant en octobre dernier un déblocage de 118,5 millions d'euros pour aider les pays membres à ‘améliorer la protection des espaces publics contre les attentats’ et publiera d'ici l'année prochaine un guide d'orientation pour la création des nouveaux espaces publics. Si les politiques de la Cité des anges réagissent de cette façon, ce n'est pas heureusement pas le cas de Berlin ou Barcelone, qui après les attaques qui les ont touchées, n'ont pas pris de mesures matérielles et financières aussi radicales, défendant le fait que le terrorisme évolue et n'a pas de forme unique.


‘Les auteurs de l'attentat voulaient tuer et s'ils n'avaient pas pu entrer par les Ramblas, ils l'auraient fait par un autre endroit, nous ne pouvons pas remplir une ville comme Barcelone de barrières 


— Ada Calau, maire de Barcelone


EN FINIR


La sécurité ne devrait pas se faire au détriment de la liberté et de la sécurité d'autrui. La sécurité ne devrait pas dénaturer nos villes, les bunkériser.

C'est pourtant de plus en plus le cas. La bataille pour un espace public inclusif doit être menée par chacun d'entre nous, puisque nous sommes les initiateurs — conscients ou inconscients — de la ville hostile. Les réseaux sociaux permettent une médiatisation facile de cette violence quotidienne et parfois des réactions rapides des politiques. Ainsi deux mois après la parution d'un article dénonciateur du Guardian des POPS en Novembre 2017, le maire de Londres Sadiq Khan a décidé de rédiger une charte définissant les droits et les responsabilités des utilisateurs et des propriétaires des espaces publics gérés par la mairie ou les promoteurs privés. Il y a quelques jours, Anne Hidalgo a été interpellée sur Twitter à cause d'un dispositif dans le XIXè arrondissement de Paris  — 4 barrières dont une transversale sur une bouche d'aération — et la mairie de Paris a depuis fait retirer la barrière transversale.

︎ Fondation Abbé Pierre


En décembre, las de cette guerre de l'espace public, La Fondation Abbé Pierre a lancé une campagne intitulée ‘Soyons humains’ contre les équipements urbains qui cherchent à dissuader et empêcher les personnes sans abri de s’installer. Des affiches avec le slogan ‘Au lieu d’empêcher les SDF de dormir ici, offrons-leur un logement ailleurs’ ont été placardées dans Paris et d'autres grandes villes françaises en décembre, rappelant le célèbre ‘Il ne faut pas faire la guerre aux pauvres, mais à la pauvreté’. 

En 2016, 501 personnes vivant dans la rue en France sont mortes. Plutôt que de rendre leurs vies inconfortables, il serait temps de se poser la question des logements vacants, des bâtiments publics vides, de faire du combat contre la pauvreté une priorité.

Contre cette tendance à rendre la ville hostile et sélective, d'autres initiatives sont apparues tel que le Survival group composée d'Arnaud Elfort et Guillaume Schaller, ou le Tumblr Marche ou crève. La pratique du Parkour est, elle aussi, une réponse à la sécurisation et à la privatisation des villes.

Enfin, n'oublions pas à qui profitent ces nouveaux dispositifs. Les bornes de béton, mobiliers urbains de défense sont produits par une industrie en plein essor. La peur s'installe et laisse un nouveau marché se créer. Nous sommes aussi les auteurs de ces dispositifs, ils sont l'incarnation des peurs que nous exprimons, des désirs de propriété totale, d'individualisme, d'espace public propre, de se sentir en sécurité. Nous sommes donc aussi ceux qui peuvent mettre fin à la ville hostile.



︎ Recommandations de l’auteure 
En plus des liens proposés dans l’article et pour approfondir le sujet, je vous recommande ces 4 ouvrages & ces 2 sites :


— Michael Sorkin, Indefensible Space (Routledge, 2013)
— Oscar Newman, Defensible space, Crime Prevention Through Urban Design (Macmillan Publishing, 1973)
— Deane Simpson, The City between Freedom and Security (Birkhauser Architecture, 2017)
— Stephen Graham, Cities Under Siege : the new military urbanism. (Verso, 2011)




Armelle Breuil
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