Epecuén



Chronique d’une inondation annoncée






À 550 kilomètres à l'ouest de Buenos Aires, six lagunes se dessinent dans le paysage plat de la capitale argentine. En 1985, l’une d’elle, en crue, recouvre la ville d’Epecuén à la suite d’une série de mauvaises décisions politiques. L'eau se retire depuis quelques années à cause de sécheresses, permettant aux visiteurs de découvir ce site post-apocalyptique. Haut-lieu touristique déchu, cette ville en ruine est un vibrant témoignage des conséquences que peuvent avoir une mauvaise gestion urbaine. Inerte et intemporelle, elle inspire aujourd'hui les artistes, curieux et autres visiteurs. 


 Toutes les photographies non légendées sont de l’autrice, prises début 2018.


Cité balnéaire


Le nom d'Epecuén vient d'une légende Mapuche. Après un grand incendie, les Indiens trouvent un garçon qu'ils baptisent Epecuén ‘presque brûlé’ en souvenir du feu dont il échappe. L'orphelin grandit, se montre courageux et dans une bataille contre les Puelches épouse la fille du chef ennemi, Tripantu. Lors d'autres batailles, il s'avère infidèle et Tripantu profondément triste, pleure sans relâche. Les larmes de son chagrin formèrent un lac salé qui noya Epecuén et ses amantes. Lorsque Tripantu réalise son geste, elle perd la raison et se met à errer sur les bords du lac salé qui devint sacré.

Les propriétés thérapeutiques de la lagune, plus salée que la mer morte avec près de 200 grammes par litre, sont reconnues dès le XVIIè siècle. Les chlorures et sulfates guérissent les maladies de peaux, rhumatismes et autre arthrose. Dès 1899 les premiers touristes s'embarquent sur la ligne de train Midland qui s'arrête à Carhué, village voisin à histoire liée. En 1911 trois lignes de train y mènent. L'industrie du tourisme est en pleine expansion. Avec Bahia Blanca, Epecuén est une des seules villes à avoir un éclairage électrique. La ville compte 5000 lits en 1920. En décembre 1938 la ville s'enrichit d'un abattoir art-déco en béton armé de l'architecte Francisco Salamone, Matadero Municipal, situé à mi-chemin avec Carhué.


Antiguo Matadero de Epecué, architecte Francisco Salamone (voir encadré à la fin de l’article), photographie de Mauricio V. Genta, Wikimedia Commons

En 1970,  la ville compte 25000 lits répartis dans 280 établissement avec 1500 habitants à l'année seulement. Dans les années soixante, une immense piscine est construite pour attirer les jeunes. Les années soixante-dix voient débarquer le rock et le disco au club Bim bam bum. Epecuén est une fête.



Complexe touristique d’Epecuén, c. 1980, source inconnue


Travaux intensifs et drame


Si, dans les années vingt, les eaux de la lagune Epecuen sont abondement alimentées par des cours d'eaux comme le Pul Chico, le Pul Grande ou le Pichi Pul, les sécheresses répétées inquiètent entre 1958 et 1960. Les rivières sont détournées, les eaux salées sont pompées à outrance pour les besoins des curistes, la sécheresse menace et la lagune se vide progressivement. Il faut désormais marcher pour aller se baigner, et l'on peut traverser le lac de long en large à pied. Habitants et visiteurs s'affolent, ils insistent auprès des autorités provinciales et le ministère des travaux publics finit par ordonner  à la Direction Hydrologique de trouver une solution.





En 1975, le gouvernement provincial construit le canal Ameghino, qui connecte plusieurs bassins versants, les canalise et régule le flux de l'eau dans toutes les lagunes de la région. Avec ce système de régulation, plus de risque de sécheresse ou d'inondation. Mais après le coup d'État de 1976, il faut renflouer les caisses de l'État et l'officier responsable de l'entretien du système hydrologique qui prend sa retraite n'est pas remplacé. Les vannes qui détournent les flux vers Épecuen ne seront jamais refermées, le système est laissé à l’abandon.

L'État argentin gère d'autres problèmes : les conflits avec le Chili et la guerre de Malvinas. Deux ans plus tard le niveau des eaux est si important que des murs de soutènements sont construits. Les digues mal construites et peu entretenues craquèlent rapidement. Le niveau de la lagune  s’élève de 50 centimètres par an. Face à l’absurdité de la situation, deux groupes se font face : les ‘alarmistes’, qui comptent dans leurs rangs les pompiers locaux, et ceux qui font confiance aux fonctionnaires municipaux et de la province qui promettaient qu'une inondation pouvait menacer la ville que de quelques centimètres.


‘No va a pasar nada, si mañana amanece igual de lindo recomponemos todo’ 

— Raúl González, fonctionnaire et propriétaire d'un hotel de la ville.

En 1983, avec le retour de la démocratie, de nouveaux fonctionnaires sont nommés, mais sont impuissants. En novembre 1985 après de fortes pluies (1500mm), les habitants comprennent que les remblais sont en train de lâcher. Le jeudi 7 novembre 1985, l'intendant de la zone qui parlait quelques jours plus tôt d'exagérations face aux inquiétudes des habitants, leur demanda d'aller renforcer le terre-plein. Il est trop tard. Les années d’inaction publique, tant à l’échelon local qu’à celui de l’État, rattrapent Épecuen. Les dix dernières années, toutes les solutions techniques qui auraient pu éviter la catastrophe se sont heurtées à des intérêts économiques et politiques.




Le 10 novembre 1985,  un mur de soutènement cède et la ville est inondée. L'eau s'échappe des enceintes construites par la main humaine. Les habitants n'ont pas le temps de sauver leurs biens et ne savent peut-être  pas qu'ils partent définitivement. L'eau salée envahie la ville — elle est entièrement recouverte en l’espace de quinze jours. Le drame ne cause aucune victime. Beaucoup d'habitants se relogent alors à Carhué, village voisin, et y construisent de nouveaux hôtels et saunas. Le tourisme thermal ne périt pas, il se déplace.

Les ruines d'Epecuén, mémoire de l'importance de l'équilibre humanité & nature


Au début de l’année 1986, les niveaux atteignent 4 mètres et en 1993 ce seront près de 10 mètres d’eau salée qui recouvrent la ville. Épecuén disparaît pendant 25 ans, et après un changement climatique et des sécheresses prolongées dues à la déforestation massive, le niveau des eaux baisse pour dévoiler un paysage de fin du monde, une ville en ruines recouverte de sel. La ville se visite aujourd'hui sans risque. Nouvelle attraction touristique de la région, un petit musée est créé. On entre dans la ville-fantôme pour 60 pesos.  En guise de rappel macabre mais inoffensif, la lagune a repris le dessus ces derniers mois, et le cimetière était à nouveau englouti.




L'asphalte a été entretenu, les gravats ont été déplacés sur les côtés, des panneaux aux différents endroits importants de la ville ont été positionnés. Une loi protège à présent les ruines, déclarées patrimoine provincial en décembre 2014. Un seul habitant, Pablo Novak, octogénaire, refuse de quitter les lieux. On l'y croise à vélo. D’autres anciens habitants demandent à ce qu’on les prennent en photo devant les ruines de l'école qu’ils fréquentaient. On croise les curieux, les amoureux de ruin porn, des photographes, mais aussi des nostalgiques d'une époque disparue. L'inondation et son paysage inspirent, la ville renaît dans une forme inédite, bien éloignée de ce qui fit sa gloire au début du siècle dernier.


Epecuén last resident : Pablo Novak de Mathieu Orcel (1.22)

Cette année, à l’occasion du 16è festival provincial du tourisme thermal, la ville de Carhué a choisit de (re)mettre en avant les risques liés au lac Epecuén et a attiré l'attention sur la recherche du bien-être de l'homme avec la nature sur la plage Cristo de Carhué. En est sortie notamment la performance ‘Despertar’ de Maris Bustamente Carballo.

Des corps recouverts de la boue de la région réalisent une danse coordonnée par la danseuse et chorégraphe Paloma Ardeti autour de flamants roses, de l'eau et de l'union de l'humanité. Une façon de remettre le tourisme de masse à sa place et de rappeler à tous l’importance oubliée de l'équilibre entre l'humain et la nature. Une goutte d’eau, certainement, mais un geste essentiel, dans un pays qui concentre près de 5% de la déforestation mondiale annuelle, avec plus de 40 000 hectares disparus en 2016.


Despertar - Habitar la memoria de MBC Productora (0.56)

Cette performance s’inscrit dans un cycle artistique réalisé dans plusieurs lieux, contaminés par la pollution, par les combustibles fossiles et déchets toxiques. Ces corps recouverts de boue s’expriment, crient, gesticulent, montrent leur désespoir, leur agonie face à la Terre qui souffre, pour réveiller notre conscience.

Si le lieu inspire et intrigue, certains anciens habitants craignent que l’Atlantis de la Pampa — désormais surnom d’Epecuén — retombe dans les mêmes travers touristiques. Si l’inondation n’a fait aucun mort, beaucoup ont tout perdu. Le village est un lieu de pèlerinage pour certains et beaucoup craignent que la ville devienne un terrain de jeu, une curiosité inédite à ne pas louper au sein d’un périple thématique qui pousse à vouloir visiter toujours plus exceptionnel.

C’est, en définitve, ce qu’il se passe quand le cycliste Danny MacAskill tourne une vidéo — hyper léchée — pour Red Bull dans la ville en 2014, faisant plus de 14 millions de vues sur Youtube. On l’y voit virevolter sur les ruines qu’il a découvert sur un blog à propos de cités perdues. Et de se demander ce que l’on retient de cette ville, de cette catastrophe et de notre rapport à l’environnement et au temps. Car — c’est un fait — Epecuén subsiste et l’on y va toujours.

Est-ce donc ça, la résilience ?




1. À propos de l’architecte Francisco Salamone
On ne sait pas si Salamone et le gouverneur de la province de Buenos Aeres Manuel Fresco étaient amis, mais la sympathie du politicien pour Hitler et Mussolini et une certaine obsession pour la création d'emplois via la construction pour pallier la crise économique sont connues.
Salamone était alors l'architecte idéal : argentin, monumental et futuriste. En quatre ans de mandat peu transparent, entre 1936 et 1940, il construisit plus de 60 bâtiments dans 25 municipalités de la province de Buenos Aires, principalement des abattoirs, cimetières et des hôtels de ville. C'est le cas de Carhué qui compte un hôtel de ville de l'architecte, inauguré en 1938. Le palais représente l'âge d'or de la municipalité et son extension. Sa tour monumentale — la plus haute jamais érigée par Salamone — surplombe la place centrale de la ville. 


2. Pour aller plus loin sur le sujet



Armelle Breuil 
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