Série monographique

Valerio Olgiati


Architecte suisse





Villa Alem, Portugal, 2014 — Archives Olgiati


L’architecture de Valerio Olgiati, souvent monolithique, imprégnée d’une force à la fois minimaliste et étonnamment sensible, détone dans le paysage de l’architecture suisse. Si le souci du détail constructif et la rigueur de conception font partie intégrante de sa démarche, son oeuvre construite peut se lire comme une remise en cause perpétuelle de l’acte de bâtir. Prônant un retour à une dimension primitive et sensorielle, l’architecte inscrit ses bâtiments de béton brut dans une véritable démarche culturelle, loin de toute recherche de contextualisation historique ou géographique.

Fils du moderniste Rudolf Olgiati, formé à l’école polytechnique de Zürich, Valerio Olgiati est installé depuis 2008 avec sa femme Tamara à Flims, dans le canton des Grisons, où il a livré la plupart de ses projets. Dans ce contexte marqué par une culture et des typologies architecturales fortes, l’architecte va chercher dès ses premiers projets à se détacher du passé, des traditions et de références existantes afin d’aboutir à une certaine pureté, à la fois formelle et fonctionnelle.

Il porte un regard sans cesse renouvelé sur son processus de création — son architecture est une architecture de l’invention, vierge de toute idée reçue. Au travers de ses bâtiments, Valerio Olgiati cherche sans cesse à dépasser les modèles établis pour tendre vers une expérience esthétique et sensible, prônant dans l’acte de bâtir l’aboutissement d’une idée sans origine et sans histoire.




Au-delà d’une production unitaire, une démarche conceptuelle constamment renouvelée

Ce qui frappe d’abord, dans l’ensemble de l’oeuvre architecturale d’Olgiati, c’est son caractère unitaire, comme si chacune de ses réalisations relevait d’un tout indissociable. Dénués de quelconques références contextuelles, ses bâtiments font du béton un matériau noble. Ils sont capables de capter la dimension plastique et sensorielle de l’architecture et peuvent-être considérés comme les pièces d’un puzzle unique. L’architecte ne renie d’ailleurs pas la dimension plastique de ses projets ; il ne manifeste que peu d’intérêt pour la fonctionnalité ou l’appréciation des occupants puisque c’est le matériau et sa mise en oeuvre au sein de l’objet qui prime.


Auditorium Plantahof, Landquart, Suisse, 2010 — Javier Miguel Verme


S’ils sont souvent considérés comme minimalistes, car issus d’un assemblage de volumes simples, ses bâtiments témoignent pourtant d’une réflexion profonde sur l’essence-même de l’architecture. Parfois énigmatiques, ornés de motifs et mettant en scène des dispositifs spatiaux singuliers, ils visent la stimulation intellectuelle et placent l’usager au coeur d’une véritable recherche de sens.

Chez Valerio Olgiati, les formes platoniques sont assemblées avec une précision remarquable, les détails constructifs intégrés dès la conception du projet et mis au service d’une certaine abstraction : ses bâtiments trouvent leur qualité dans leur justesse expressive, faite de moyens rationnels.

Ses travaux témoignent de son incroyable capacité à passer de l’idée au dessin, puis du dessin à la réalité construite. Il y a chez lui une indéniable marque suisse, dans la découpe des volumes, la précision de la mise en oeuvre, le recours à des matériaux bruts. Mais il y a au-delà une dimension intellectuelle singulière, une multitude de détails qui résonnent comme des questions en suspens.



‘De façon métaphorique, la grammaire permet à un architecte de construire des phrases différentes - des bâtiments qui semblent différents les uns des autres. Ils restent cependant toujours construits selon la même syntaxe.’


— Valerio Olgiati



Une oeuvre construite homogène

Si l’architecture d’Olgiati est suisse dans sa matérialisation, elle s’inscrit également dans un cadre théorique clair qui garantit une certaine continuité et logique dans sa production.

Chacun de ses bâtiments est conçu comme une entité uniquement régie par l’idée conceptuelle d’origine. L’oeuvre est totale, comme c’est le cas de la Maison Jaune (1995-1999), cette maison traditionnelle suisse héritée de son père, jaune à la base, qu’il a transformée en un cube blanc générique. Les ouvertures sont toutes identiques, les façades traitées de manière homogène : toute référence au passé et au contexte est éliminée, sa propre histoire familiale est mise entre parenthèse afin d’aboutir à une oeuvre unique.



La maison jaune, Flims, Suisse, 1999 — Archives Olgiati


L’atelier Bardill (2002-2007) reprend la forme de l’étable qui occupait précédemment la parcelle afin de répondre aux exigences patrimoniales locales. Si le mur d’enceinte se développe sur tout le site, seule une partie de la parcelle est construite : l’atelier de l’artiste donne sur une cour intérieure ouverte elliptiquement sur le ciel.



L’atelier Bardill, Scharans, Suisse, 2007 — Plan


Le travail porte sur la typologie, la couleur, la texture pour intégrer le bâtiment dans son environnement. L’intérieur du bâtiment est visible depuis la rue, la notion d’espace privatif interrogée : l’atelier de l’artiste peut être lu comme un bâtiment quasi public au centre de ce village suisse traditionnel.


L’atelier Bardill, Scharans, Suisse, 2007 — Archives Olgiati


À l’intérieur, c’est la simplicité des aménagements qui surprend (un simple foyer ouvert, une grande table, quelques chaises), l’espace est réduit à sa plus simple expression, preuve de l’aboutissement de l’architecture dans l’objet-même. Les rosettes qui courent sur la façade et les espaces intérieurs renvoient à des procédés artisanaux (coffrages de bois sculptés à la main), et permettent d’estomper l’aspect austère de la façade en béton tout en conférant à l’ensemble un statut d’oeuvre totale.


L’atelier Bardill, Scharans, Suisse, 2007 — Archives Olgiati


A Zug, les casquettes des balcons percées une nouvelle fois d’ellipses, jouent à première vue un rôle ornemental dans la composition simple et tramée de cet ensemble de logements (2006-2013).


Ensemble de logements, Zug, Suisse, 2013 — Javier Miguel Verme


Pourtant ces avancées permettent non seulement une mise à distance des logements, mais également une appropriation depuis l’intérieur de cet espace privatif extérieur qu’est le balcon, puisqu’ils se situent dans le parfait prolongement des séjours. Une nouvelle fois, Olgiati interroge le rapport entre intérieur/extérieur, entre public et privé. Ces ouvertures permettent également un jeu d’ombres intéressant sur la façade.



Ensemble de logements, Zug, Suisse, 2013 – Plan d’étage


En façade, le bâtiment joue sur le rapport entre la structure de béton rouge terre, massive, et les larges baies vitrées coulissantes qui paraissent alors d’une incroyable fragilité. Les murs périphériques sont quant à eux habillés de panneaux de verre de teinte rouge : la perception du volume monolithique est brouillée.


Ensemble de logements, Zug, Suisse, 2013 – Javier Miguel Verme


Privilégiant le béton car il permet de mettre en oeuvre une idée de manière unitaire, en s’affranchissant du modulaire, l’oeuvre de Valerio Olgiati touche à l’abstraction et, dans la matérialisation d’une idée, revêt une certaine dimension organique. Si le projet découle toujours d’une pensée neuve, l’architecte suisse, même s’il s’en défend, ne néglige jamais totalement le rapport à l’existant dans les sites dans lesquels il inscrit ses bâtiments.

Jouant pleinement sur le contraste entre son architecture sombre, monolithique et les paysages environnants baignés de lumière, son travail tend vers une architecture absolue et indépendante, constamment renouvelée.

Chez Olgiati, la méthode constructive est toujours mise au service d’une idée conceptuelle forte ; le travail du détail n’est jamais gratuit puisqu’il sert pleinement l’abstraction constructive de son architecture. Si les menuiseries sont la plupart du temps dissimulées — la technique camouflée — il s’agit chez le Suisse de ne pas dénaturer les volumes épurés, de ne pas affaiblir le concept.

‘Je ne veux pas que les gens comprennent mes bâtiments au premier coup d’oeil. Ils doivent user de leur intellect’ 


— Valerio Olgiati

Par tout ce qu’elle implique dans son élaboration, l’architecture d’Olgiati n’est pas seulement minimaliste. Dans ses réalisations, la simplification des volumes, des espaces, des matériaux, ne revêt pas qu’une dimension esthétique. Méthodologique, quasi scénographique, elle traduit avant tout une recherche permanente des éléments fondamentaux qui constituent l’architecture dans ce qu’elle a de plus noble.



Bastien Saint-André 
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