L’architecture, l’ornement & l’écran



Depuis sa remise en question par Adolphe Loos (le Looshaus en 1910) et quelques années plus tard écartée par les CIAM, l’ornementation n’a plus droit de cité en architecture. Les modèles économiques des Trente Glorieuses, vont définitivement acter la superficialité et la fin d’un langage pourtant propre à l’architecture, qui fixe et marque une époque.

Réflexions libres sur le sens de l’ornementation aujourd’hui et son devenir à l’horizon des nouvelles révolutions de ce jeune siècle.





︎ Le photographe Corey Gaffer devant la National Farmers Ban à Owatonna (Minnesota). Architecte : Louis Sullivan. Photo : Peter Vondelinde


Notre époque voit dans les prochains mois la rénovation complète de la tour Montparnasse. Aimé ou non, l’édifice marque Paris et ne nous laisse pas indifférent. À l’instar d’innombrables projets qui s’érigeront bientôt dans la capitale, les éléments marquants des projets proposés sont toujours les mêmes depuis quelques années : du bois, des arbres, des jardins d’hiver. On échappe de peu aux poulaillers et autres palettes. Ces éléments architecturaux sont-ils les ornements de notre époque ?

Est-ce par ces marqueurs que nous racontons notre temps et que nous le fixons dans l’architecture ? Serait-ce la trace d’une décennie, celle de la révolution numérique, dans l’architecture ? Il faut dire qu’après des années de frugalité ornementale, de normes énergétiques, de carcans budgétaires, les architectes en auraient presque oublié ce qui fait parler l’architecture : l’ornementation. Qui par son truchement fait dialoguer l’architecture avec l’humain, la ville, le temps.

Il suffit d’ouvrir un magazine d’architecture en 2017 pour s’en rendre compte. Les nouvelles façades, que ce soit à Bordeaux, Paris ou Nantes sont blanches. Dépourvues des moindres traces d’ornements, hormis quelques jardins d’hiver ou plantations en toiture. La production architecturale du quotidien s’appauvrit. Si ce n’est la vacuité. Chacun y trouvera sa justification, modestie ou manque de moyen, politesse envers un contexte urbain de plus en plus complexe. Qui sait, dans quelques années le retour sur notre production architecturale fera écho à l’œuvre de Michel Houellebecq, ce Zola du début du XXIe siècle, qui peint si bien la réalité de notre époque.

Restons optimistes et réalisons aussi que nous vivons des temps de révolutions intenses pour l’architecture. La dématérialisation du monde. La numérisation des rapports humains, des histoires, des images connaît une déflagration exponentielle. Dans ce contexte, l’architecture — matérialisation ultime du monde — connaît une concurrence féroce.

Que devient la façade à l’heure du tout écran ? Certains architectes, comme Manuelle Gautrand et son projet de cinéma à Paris Alesia, expérimentent la synthèse du bâtiment et de l’écran. Là où hier on lisait une façade comme un livre ouvert, aujourd’hui on regarde la façade comme un écran géant. Dans les villes médiévales les façades des cathédrales donnaient à lire un message, religieux, par les modénatures gothiques. Aujourd’hui que donne à voir et à lire le bâtiment écran ? Quelles sont les interactions possibles avec la ville et le citadin, quand des technologies numériques nouvelles apparaissent ?

Les chantres de la modernité fonctionnelle du début du 20e siècle  — comme Loos qui dénonçait avec violence l’ornementation ‘moralement dégénérée’ et en totale opposition avec la notion de progrès — ont pensé l’architecture moderne en réaction à celle-ci. Certains pourtant ont saisi pleinement les avancées techniques de leurs époques pour réinterroger le rapport de l’architecture et de l’ornementation. Et ainsi proposer un nouveau dialogue.

C’est le cas de Louis Sullivan. De par son travail raffiné du dessin de façade, par la précision de ses études sur l’ornementation, il tente de donner une identité à l’architecture américaine de la fin du XIXe siècle. Et ceci en intégrant dans son architecture les toutes dernières avancées technologiques.


‘L’identité de l’édifice réside dans l’ornement’

— Louis Sullivan, 1856-1924, architecte américain


Et si finalement, l’avenir de l’ornementation passait demain par un nouveau rapport à l’architecture, une nouvelle façon de la regarder, de la pratiquer, de la vivre ? On connaît la prochaine révolution technologique annoncée, c’est celle de la réalité augmentée. Et je suis persuadé qu’elle va profondément révolutionner notre rapport au monde, donc à la ville et à l’architecture. L’architecte aura demain un rôle important dans ces nouveaux rapports entre réalité et virtualité. Les jeunes architectes doivent délaisser au plus vite les mirages des  ‘projets palettes’ et autres sournoiseries de l’urbanisme transitoire. Il y a urgence à s’investir pleinement dans la prochaine révolution. Une révolution qui de fait prendra en compte la notion d’ornementation. Mais transposée au XXIe siècle, au-delà des limites actuelles de nos représentations.

Ces nouvelles technologies redéfinissent les rapports du temps à l’architecture. Penser une identité architecturale évolutive, augmentée par l’apport du virtuel bouscule nos repères de flâneurs urbains, aimant repérer un détail art déco ou un mascaron du XVIIIe siècle. Ainsi, la notion de temps qui nous est chère dans la lecture de l’ornementation sera bouleversée. D’autres rapports s’installeront, d’autres enjeux, et nous oublierons bien vite cette mode passagère du tout palettes qui enferme l’architecture contemporaine dans une précarité d’usage et formelle.

Viendra bientôt le temps de l’architecture augmentée.


Florent Auclair 
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