Série vigie urbaine



De ︎
︎ la 
ville ︎
ludique ︎      ︎









Inutile d’être un explorateur urbain pour observer que nos métropoles contemporaines dévoilent, plus que jamais, leurs dimensions ‘ludiques’ : aires de jeu, équipements sportifs, miroirs d’eau (et autres réconciliations hydro-urbaines), aménités expérimentales, mobiliers interactifs, évènements, etc. L’inévitable table de ping-pong fièrement installée dans chaque pépinière de start-up, dans chaque espace de coworking, n’est elle pas le symbole le plus évident de ce retour en force du loisir et du temps libre comme valeurs prépondérantes de notre société ? 

Si la notion de ville ludique (︎ parlez-en à nos amis de Pop-up Urbain) revêt bien des formes, tout semble être aujourd’hui prétexte à faire interagir les populations de tous âges avec leurs territoires et leurs cadres de vie urbains. Et à éviter par la même occasion une nouvelle crise de l’espace public en s’éloignant de l’idée moderniste de ville purement fonctionnelle.

Pour effleurer le sujet — et c’est déjà quelque chose — cette vigie urbaine propose quelques textes qui nous semblent dignes d’intérêt (dont quelques-uns en anglais).




1. La ville réenchantée est celle dans laquelle on aime marcher


S’il ne devait y avoir qu’une référence à lire au sujet de l’aménagement de la ville ludique, de ses différents visages et de ses enjeux contemporains, c’est cet article de Sonia Lavadinho (chercheuse à l’EPFL et fondatrice du bureau d’expertise en développement territorial bfluid), dans les Cahiers nouveaux.

Les idées qui y sont développées sont plutôt simples : la ville que l’on veut, c’est une ville qu’on ne fait pas que traverser, mais qui offre des possibilités de loisirs, de détente, d’activités et d’interactions. Et de rapprocher cet idéal des mobilités urbaines lentes, en tête desquelles la marche. 

On y parle ludification, déplacements, aménagements éphémères et bien sûr, espaces publics. Tout ceci est assez excitant et nous évoque — côté opérationnel — l’approche de Jan Gehl.

Lire l’article en PDF ︎
‘Réenchanter la marche, ludifier la ville’, Sonia Lavadinho
Les Cahiers nouveaux - n.80 - décembre 2011



2. Les play streets, ou la rue rendue à ses habitants


Fickett Street est une rue où tous les panneaux de circulation ont été démontés. Et pour cause, cette rue — a priori sembable à des milliers d’autres à Los Angeles — est devenue une play street sous l’impulsion des habitants, de quelques activistes. Elle a été co-financée par l’autorité publique responsable des transports dans la métropole californienne.

Dans ce quartier difficile, enclavé et peu mixte, les parcs et autres espaces publics brillent par leur absence. À cela s’ajoute le spectre d’une pression immobilière rampante faisant poindre chez les habitants la peur d’un mécanisme de gentrification implacable.

La réponse à toutes ces données — développer des espaces publics sans pour autant y investir trop de fonds publics, ce qui signerait l’arrêt de mort définitif du quartier — se matérialise par l’ouverture d’une rue qui fonctionne comme ‘une grande cour de récréation’. 

Lire l’article (en anglais) sur nytimes.com ︎
‘Los Angeles tests the power of Play Streets’, Patricia Leigh Brown
The New York Times - 29 avril 2018





3. L’école Van Eyck


En parlant de cour de récréation, il est impensable de couvrir le sujet de la ville ludique sans parler du pionnier en la matière : Aldo Van Eyck. Né en 1918, il est assurément l’architecte hollandais le plus important de sa génération. On lui attribue quelques bâtiments et des écrits engagés qui lui ont permis d’acquérir une reconnaissance internationale. Surtout, il est l’un des premiers à avoir violemment critiqué l’idéal moderniste purement fonctionnaliste de la pensée architecturale et urbaine des années 50 et 60.

Aldo Van Eyck est aussi connu pour avoir conçu plusieurs centaines de playgrounds à Amsterdam après la Seconde Guerre mondiale. Quand d’autres étaient occupés à élaborer d’ambitieux plans pour la reconstruction des villes européennes (et le développement des villes américaines), Van Eyck s’inscrivit en faux et déclara : ‘le fonctionnalisme tue la créativité’. Son arme d’alors consistait à la mise en place d’aires de jeux sur les parcelles laissées vides et dans les dents creuses de la ville. Volontairement minimalistes — de fait hyper-modernes — ces aires de jeux permettaient de proposer une conception urbaine basée sur l’imagination, la proximité et la liberté des habitants plutôt que sur la base de grands plans zonés et forcément rigides. Van Eyck utilisait ces playgrounds — aujourd’hui démontées — comme des éléments lui permettant de faire aboutir sa critique culturelle de la pensée urbaine et des nouveaux rapports sociaux et communautaires de la deuxième moitié du XXè siècle.

Lire le post de blog (en anglais) ︎ ‘Aldo Van Eyck and the city as playground’, Merijn Oudenampsen
Post publié sur son blog merijnoudenampsen.org


Un autre article, plus synthétique, davantage illustré, est disponible sur Socks.


4. La tentation de contrôler le jeu


À chaque tendance urbaine de fond, son brillant article sur Métropolitiques. Cette fois-ci, c’est Sonia Curnier — doctorante à l’EPFL, elle aussi — qui s’y colle. Et de poser cette question qui apparaît naturellement : ‘comment aménager l’espace public en laissant la liberté aux usagers d’imaginer les façons de l’habiter ?’

Car promouvoir la ville ludique, pourquoi pas, mais dans quelle finalité et à quelles conditions ? Comment ne pas céder à la tentation de contrôler et sécuriser tous les usages dans l’espace public, fussent-ils ludiques ? Comment concevoir des espaces tout en laissant suffisament de liberté pour qu’ils soient apropriables et évolutifs ?

Pour répondre à ces questions, Sonia Curnier convoque plusieurs exemples et confronte astucieusement les notions de ville ludique et de ville garantie. Cette dernière se caractérise par un contrôle total des usages, au détriment de la possibilité d’expérimentation et de la prise de risque.

Et de répertorier quatre familles de dispositifs ludiques, permettant plus ou moins de liberté et d’appropriation d’usages. Pour résumer, la mise en place de mobilier interactif — ludique d’apparence — ne pourra proposer que des activités attendues, contrôlées et maîtrisées — et donc in fine limitées en terme de qualité urbaine. La ville ne peut être perçue comme étant vraiment ludique que si la manière dont elle est aménagée prend le risque de laisser la liberté à la population d’imaginer et de créer elle-même les usages et les activités dans l’espace urbain.

Lire l’article sur Métropolitiques ︎‘Programmer le jeu dans l’espace public ?’, Sonia Curnier
Métropolitiques - 10 novembre 2014






︎ À ne pas confondre avec


— La (bien vilaine) notion de retailtainment
Impossible de ne pas dire ici un petit mot sur le retailtainment — dont nous avons déjà révélé la tendance rampante dans les précédentes éditions. Ce mot valise anglophone combinant retail et entertainment — soit les loisirs et le commerce — ne cache pas grand chose de son ambition : envelopper toute forme de programmation commerciale d’une bonne dose de loisirs et de divertissement. Le but est bien sûr de rendre plus attractifs les ensembles commerciaux en les rendant plus attractifs et plus mixtes. Et de les rapprocher toujours un peu plus d’un simulacre d’idéal urbain.
À ce sujet, on ne peut que recommander cet article fleuve de René-Paul Desse publié initialement dans la revue Flux et repris ici sur le site Cairn. Malgré le fait qu’il ait été publié il y a plus de quinze ans, cet article traite de tous les mécanismes et des limites du retailtainment et offre une lecture critique de cette notion qui, depuis, est largement utilisée par les promoteurs européens.

— Et la (bien perverse) notion de nudge 
Là aussi, il est possible que vous ayez déjà entendu ce sympathique petit mot, qui pourrait être traduit par ‘coup de coude’. Transposé de la science comportementale à l’échelle des politiques urbaines, les nudges incitent de manière douce, sympathique et ludique à contrôler les comportements des individus et des usagers dans la ville. L’inverse de la liberté d’usage, donc, que nous évoquions précédemment au fil de cette sélection d’articles.
Et c’est encore Philippe Gargov (Pop-up Urbain, toujours) qui en parle le mieux dans cette récente vidéo ︎









Sélection & commentaires de Julien Béneyt ︎
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