Série monographique

Aldo Rossi


1931 — 1997






︎  L’Architettura assassinata, 1976
Aldo Rossi
De l’Italien Aldo Rossi, on ne retient volontiers que les dessins aux pastels, rêveries colorées et visions poétiques de la ville teintées d’une certaine mélancolie.
Architecte et plasticien — penseur avant d’être bâtisseur — le chef de file de la ‘Tendenza’ et lauréat du prix Pritzker 1990 reste pourtant l’un des grands architectes de la fin du XXè siècle.
L’œuvre construite de l’architecte de papier, telle issue d’un film de Rossellini dont De Chirico aurait peint les décors, témoigne en effet d’une profonde complexité. Surtout, elle va bien au-delà de l’image d’un post-modernisme coloré et daté.






︎ Citta Analoga, 1977
Aldo Rossi

 

De la réflexion urbaine à l’acte de bâtir, architecture et ville sont indissociables



En rupture avec la vision moderne de la ville et de l’architecture, la théorie élaborée par Aldo Rossi dès la fin des années 60 place l’histoire de la cité et le binôme architecture-ville à la base de tout raisonnement. La forme ne suit plus la fonction, la forme a du sens. L’architecture ne trouve pas sa finalité dans l’édifice : le bâti génère son propre environnement. C’est lui qui donne sa forme véritable à la cité. L’architecture n’est pas qu’une enveloppe, c’est le témoin d’une époque, chargée d’une valeur symbolique.



‘La réalité physique de ce qui nous entoure — l’architecture — est la mémoire construite de l’action humaine. L’édifice est l’élément premier sur lequel se greffe la vie’ 







 ︎ Il pesce d’oro, 1997
Aldo Rossi

La ville est alors une scène fixe, le lieu des évènements de l’homme, sur laquelle chaque bâtiment devrait exprimer sa fonction dans un langage simple et compréhensible de tous. Aldo Rossi prône un retour aux archétypes historiques : cheminées, colonnades, hémicycles qui englobent, cônes et cylindres. Formes simples et familières qui, assemblées par sa main habile, se chargent d’une dimension plastique et poétique remarquable.

Œuvre graphique, théorie urbaine et architecture se nourrissent ainsi les unes des autres, sans que l’on sache laquelle prévaut. Chez le Milanais, l’architecture relève d’un véritable acte intellectuel et culturel, emprunt d’un profond humanisme.






︎ Étude pour le quartier Gallaratese, Milan, 1969
Aldo Rossi



De l’archétype au projet



Si les bâtiments d’Aldo Rossi semblent a priori évidents et facilement appropriables, ils sont pourtant faits d’une succession d’espaces et se nourrissent de références historiques et populaires.

La colonne, l’arche et la lucarne ne sont plus de simples éléments de langage postmoderne, pastiches d’ornementation décalés, ils sont employés pour servir l’architecture, parce qu’ils font sens dans l’histoire qui est racontée.

‘Lorsque je dessine la ligne du corridor, j’en perçois son allure de sentier.’ 



À Milan, la barre de logements du Gallaratese (1969-1973) est le premier bâtiment que l’architecte construit, application des principes issus de son manifeste L’Architecture de la ville. Par sa longueur, sa géométrie et sa répétitivité, il rappelle à bien des égards l’architecture rationnelle italienne. Par le jeu des échelles, l’ensemble est à la fois imposant et bienveillant. Immeuble, portique et rue tout à la fois, il constitue un véritable morceau de ville, acte urbain à part entière constitué d’une multitude d’histoires individuelles.




Gallaratese, photo Burcin Yildirim


   Gallaratese, photo Kalle Söderman






Cimetière de San Cataldo, Modène, 1971
1. Aldo Rossi
2. Photo Andrea Pirisi

Dans le cimetière de San Cataldo, à Modène (1971), l’élément principal est un cube rouge que l’on rejoint au bout d’une promenade architecturale faite de pleins et de vides disposés en trajectoires parallèles. Le volume est percé de petites fenêtres, éclairant l’ossuaire, comme si l’architecte avait voulu  — par le rapport d’échelles — atténuer le caractère imposant de l’édifice et rompre avec la solennité du lieu. Si la pyramide qui devait servir de contrepoint à cet imposant volume ne fut jamais construite faute de moyens, comment ne pas voir dans ce projet une référence tant à l’architecture classique (la colonne, le péristyle, la composition bien réglée) qu’à l’image de la maison de campagne de la vallée du Pô. Ici, nous ne sommes pas dans un simple cimetière, mais face à une grande maison des morts.






 Cimetière de San Cataldo, Modène, photos Laurian Ghinitoiu






︎ Teatro del Mondo, Venise, 1981
Aldo Rossi


Palazzo Hotel, Fukuoka, 1986

Du Teatro del Mondo pour la biennale de Venise (1979) à l’un de ses derniers projets pour le quartier Schützenstrasse à Berlin (1997), en passant par le Palazzo Hotel de Fukuoka (1986) et ses deux seules réalisations françaises — le Centre international d'art et du paysage de Vassivière (1991) et l’îlot de logements dans le 19e arrondissement de Paris (1991) — l’oeuvre d’Aldo Rossi s’étale sur près de trente ans à travers le monde. Elle fait pourtant preuve d’une incroyable cohérence tant dans son image que dans la générosité qui en émane.






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Captations à l’école primaire Fagnano Olona à Varàse et au quartier Gallaratese à Milan, en 2014 durant une séance de croquis d’étudiants en architecture.

Vidéo de Cole Skaggs

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Siège de l’éditeur Scholastic, 
New-York, 2001
Photo Paul Warchol






︎ Aldo Rossi, 1986

Rejetant la forme comme corollaire de la fonction, la dimension plastique comme finalité du projet, l’architecture d’Aldo Rossi tient tant de l’imaginaire populaire, que de l’architecture classique, du rationalisme et du baroque : elle est à la fois intemporelle et universelle.

Dans un langage à la fois soutenu et familier, son œuvre est altruiste. Telle un cadeau dû, elle renvoie à une mémoire commune et nous rappelle, à une époque où l’architecture, trouvant sa satisfaction dans l’instantanéité, est trop souvent banalisée voire sacrifiée, que l’acte de construire peut encore avoir un sens. Car son architecture de la ville est aussi une architecture de la vie : ‘il appartient à chaque génération de recomposer le sens du faire ‘.



Bastien Saint-André 
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